• Eaux troubles

    Eaux troubles

     

    «  C’est ton tour ! a crié Pierre-Jean.

    Marie-Amélie a baissé la tête,  a fait semblant de ne pas entendre. Oui, elle savait bien que c’était son tour, que c’était écrit sur le grand tableau blanc que Maman remplissait tous les dimanches, son planning de la semaine, comme elle disait. Mettre le couvert, desservir la table, faire la vaisselle, porter le sac poubelle dans la grande benne du jardin. Elle aimait bien cette dernière corvée, enfin participation à la vie de famille, il fallait dire. Elle traînait le lourd sac plastique sur le chemin dallé. Seule. La courbure des arbres dans la nuit, l’odeur d’herbe mouillée, et surtout le noiraud qui traînait toujours par là. Une fois le grand sac balancé dans la benne, ils s’abandonnaient à de tendres caresses, ronrons, mots doux prononcés dans le poil chatouillant, doudous, papounes et coucounes. Et puis il fallait bien rentrer, Maman allait s’inquiéter. C’était toujours la même chose, les mêmes mots, je vais revenir bientôt… Noiraud était un chat de la nuit, jamais elle ne l’avait rencontré le jour. Elle l’aurait bien pris dans ses bras et emmené clandestinement dans sa chambre. Mais justement, ce n’était pas  sa chambre, elle la partageait avec Marie- Amandine. Et pas question de trouver un arrangement quelconque avec Marie-Amandine, qui était dans sa période mystique, se pâmait devant la photographie de Sainte-Thérèse qu’elle avait épinglée au mur près de son lit et semblait avoir oublié la présence même de sa petite sœur. Non, pas de fous rires, pas de ricanements, de confidences dans la nuit, non la vie avec Marie-Amandine était austère et silencieuse. Alors comment faire entrer le Noiraud ? Non, ce n’était pas possible. Il avait fallu renoncer. Si encore elle avait partagé la chambre de Marie- Annabelle ! C’eut été autre chose. Mais Marie-Annabelle avait une chambre pour elle toute seule : c’était l’aînée des filles.

    - Mais qu’est-ce que tu fous ? se remit à crier Pierre-Jean.

    Il fallait donc y aller. Elle s’avança près de l’évier, double bac blanc. Maman qui avait fait de l’hygiène son cheval de bataille, voulait savoir si c’était bien propre, aussi pas question de bac brun ou métallique. Marie-Amélie prenait son temps. Elle noua ses cheveux, souleva sa frange dans un souffle, se vêtit du grand tablier à carreaux suspendu près du réfrigérateur. Elle procédait toujours de la même manière. La bonde pour obturer l’évier. Ensuite, elle entassait  les assiettes, posait tous les couverts sur la pile, faisait couler l’eau à grand jet en ayant pris soin de bien doser la chaleur de l’eau, et aspergeait le tout du sirupeux liquide vert. De temps à autres, Maman passait et  réprimandait :

    - Ne gaspille pas l’eau, Marie-Amélie, c’est une denrée précieuse !

     Elle feignait de ne pas entendre et retirait la bonde. Mais d’abord, les verres ! Il fallait impérativement commencer par eux, ils étaient si fragiles, et les poser délicatement, à l’envers sur un torchon sec. Ce soir-là, au menu pâtes à la bolognaise ! L’eau rougissait déjà. Elle reconnaissait toujours deux assiettes, celle de Papa, et celle de Pierre-André. Celle de son frère aîné, c’était facile, elle était comme propre tant il avait dû la nettoyer avec un morceau de pain, tant était grand son amour de la nourriture, son désir de tout finir, n’en rien laisser, au point que parfois même, il terminait les assiettes de ses frères et sœurs. Mais pas ce soir-là. Peut-être même l’avait-il léché avec sa grande langue comme aurait fait le Noiraud. Et puis, il y avait l’assiette de Papa. Des restes, toujours des restes, des reliefs marbrés, négligemment laissés, au point que Pierre- Louis, qui avait été de corvée pour desservir, n’avait pu enlever toutes les pâtes, certaines étaient restées collées. Marie- Amélie contemplait l’assiette de Papa, ne se précipitait pas pour la laver. Si proche de lui, à cet instant. Pauvre  Papa, toujours si triste ! Il n’avait vraiment pas d’appétit. Elle dessina un cœur de l’index qui bien vite fut effacé par le jet inexorable. Il y avait une assiette qu’elle n’aimait pas, mais alors pas du tout, c’était celle de Pierre- Jean. La seule idée qu’elle fut la sienne la dégoûtait. Le problème, c’est qu’elle ne savait jamais qu’elle avait été la sienne. Alors, elle avait toujours un passage de dégoût qui pouvait même aller jusqu’à l’envie de vomir. La toucher. Lui, qui était toujours là à l’attendre dans un coin pour lui faire peur, la pincer, lui tirer les cheveux. Et même pire. Mais de cela, elle ne pouvait  parler à personne. Seul Noiraud avait entendu son secret. D’ailleurs, il lui arrivait de plus en plus souvent de ne pas arriver à finir son assiette, de mâcher et remâcher sa bouchée, sans pouvoir l’avaler.  Et les gros yeux de Maman :

    - Allons, Marie-Amélie, nous t’attendons…

    Oh attention à l’égouttoir ! Equilibre instable ! Quand Marie- Annabelle était de tour de vaisselle, tout le monde l’entendait crier :

    - Mais quand est-ce qu’on va acheter une machine à laver la vaisselle dans cette maison ? C’est pas possible de refuser ainsi la modernité !

    Et bizarrement, Maman ne l’enjoignait jamais à se taire. D’ailleurs, elle ne contrariait jamais Marie- Annabelle. Quant à Marie-Amandine, on avait l’impression que cela lui plaisait, que plonger les mains dans cette eau grasse lui procurait un plaisir intense et intime. Cette manière qu’elle avait de prendre un visage contrit, de faire couler une eau brûlante, de récurer chaque plat avec une lente et besogneuse méticulosité.

    Et puis venait le moment tant redouté qu’elle laissait en dernier : le récurage des casseroles. Le dégoût revenait, semblant emporter tout sur son passage, lui laissant des traînées acides dans la gorge. Elle avait beau  en appeler au Noiraud, la nausée persistait jusqu’à ce que la casserole brillât de son éclat métallique, purifiée par  l’épais jet d’eau.

    Ce soir-là, Pierre- André vint la frôler, dénouant la ceinture de son tablier. Nul besoin de se retourner, elle savait bien que c’était lui. Elle entendit un souffle lui murmurer dans le cou :

    - Alors, c’est ton tour ce soir, petite caille ? »

    Marie-Amélie se retourna brusquement.

    Un sanglot de vomissures retomba sur la chemise bleue de son frère. Il resta figé, n’osa baisser les yeux de crainte de percevoir l’étendue du désastre.

    Marie-Amélie posa délicatement la dernière casserole sur la cuisinière, rinça longuement ses mains sous l’eau fraîche et regagna tranquillement sa chambre.


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