• Comme neige au soleil (4ème partie)

      COMME NEIGE AU SOLEIL (4)

     

    Dans le monde de Saturnia 

    Les larmes de Lulu se sont taries tout doucement. Le jeune garçon prend la mesure de son chagrin profond comme un puits d’ombre. Et Didou, que devient se pauvre Didou qu’il a abandonné ? Il refuse de croire les paroles du Géant. Non, c’est son Didou ! Pas un ambassadeur de l’Organisation  

    Leudeville-en Vexin. 

    Le brigadier-chef Bertrand a raison. Une meute de journalistes n’a pas tardé à piétiner Leudeville-en Vexin. Tous vêtus de la même manière, jean, veste de cuir, et tennis. Sur leurs épaules, pendent appareils photos et caméras. Ils posent tous les mêmes questions, filment longuement la maison des Théveneau sous différents angles, obligeant Papa-Smartphone et Mia à se terrer, l’école de Lulu. Ils ont même demandé au maire de filmer l’intérieur de la classe, et plus précisément le pupitre où Lulu a passé l’année. Ils filment les rues désertes, Grandprix, les leudevillois qui ne savent que dire et répètent inlassablement, quel malheur, une famille tellement touchée déjà ! C’est Chouchan qui n’a pu résister, pas contre des bonbons, non, ils lui ont dit : 

    - Parle-nous de ton ami Lulu. Tu pourras te voir ce soir au journal télévisé de 20 heures. 

     Et Chouchan qui ne regarde à la télé que des dessins animés, surtout Les Simpson qu’il adore, cède à l’appel de la notoriété. Il va passer à la télé. Et à 20 heures, moment de grande écoute. La France entière verra Chouchan sur son écran, enfin surtout tous ceux de Leudeville qui se moquent si souvent de lui. Et puis il va parler de son ami Lulu. Les journalistes ayant flairé avec Chouchan une bonne proie, lui ont demandé de s’adresser directement à Lulu. Ils l’ont installé dans la salle de classe. Et Chouchan de s’exécuter. Dégoulinant de sueur, il va lire un discours qu’on lui a préparé et en ânonnant, devant tout le peuple de France : 

    «  Je suis Chouchan, le meilleur ami de Lulu. Eh Lulu, reviens-nous, je t’en prie. Tu me manques, tu nous manques beaucoup. Si tu as été kidnappé, je m’adresse à ton ravisseur, rendez-le nous, ayez pitié ! » 

     On lui a demandé de pleurer à ce moment précis. Aussi, Chouchan essaie de sangloter. S’en suit une horrible grimace qui prête plus à rire qu’à s’apitoyer.  

    - Coupez, coupez ! entend-on fuser de part et d’autre de la salle. 

    On laisse brutalement Chouchan retomber dans l’anonymat, et la meute entreprend de refaire le parcours emprunté par Lulu. Tout d’abord la maison, le petit sentier qui mène à l’orée du bois, puis le bois de Vermeilles. Les appareils crépitent. Impossible d’avancer. Les branches se mêlent, inextricables, les épineux se sont élevés rendant le bois inaccessible. Mais comment pénétrer dans ce fouillis ? Comment a fait Lulu, comment ont fait les habitants partis à sa recherche ? La meute s’exaspère, essaie de pénétrer en force. Ils en ont vu d’autres ces prédateurs. La guerre en Syrie, l’Ouragan de La Nouvelle-Orléans, le tremblement de terre de Fukushima, alors ce n’est pas un bosquet qui va leur résister. A la machette s’il le faut. Mais le bois de Vermeilles tient tête, construisant un mur végétal. Le Grand Mystère a refermé sa porte devant la horde importune. Ils essaient d’un côté, de l’autre. Impossible. Ils prennent quelques photos de l’orée. Tant pis, ça fera l’affaire.  

    - Et les gars, vous avez vu ? Les photos ne donnent rien. Une bizarre tache grise assombrit chaque prise. Ah ça alors, c’est bizarre ! 

    Et chacun de faire défiler les photos prises. En effet, rien. C’est brouillé. Ça alors ! répètent-ils en cœur.  

    - Bizarre de chez bizarre, renchérit une jeune femme. Ben, qu’est-ce qu’on fait de ça les gars ? On laisse, on garde ? Mystère à Leudeville-en Vexin ! Et si on faisait le coup des extra-terrestres ! De mystérieux visiteurs venus d’une autre planète ont peut-être enlevé le petit Lulu ? 

    Les « gars » se taisent, perplexes. 

     

    Le brigadier-chef Bertrand fulmine. Il déteste qu’on marche sur ses plates-bandes. C’est lui qui mène l’enquête, pas les journalistes, non mais. Lui est venue aux oreilles cette histoire d’extra-terrestres. Alors ça c’est la meilleure ! Qu’est-ce qu’ils ne vont pas inventer pour vendre leur papier ! 

    - Venez, Sergent, on file au bois voir ce qui se passe là-bas. 

    Et force leur est de constater que le bois de Vermeilles dresse un mur infranchissable. 

    -  Ben ça alors ! s’exclame le sergent.
    Décidément, c’est le mot du jour.
     

    - Sergent, reprenons et vite car je sens ma migraine arriver. Nous avons bien organisé une battue dans le bois de Vermeilles ? Nous avons bien pénétré ce bois et notre recherche nous a bien conduits jusqu’à la rivière ? Sergent, répondez ! 

    - Oui Chef ! 

    - Nous avons bien trouvé des cendres encore fumantes près de cette rivière et des planches amoncelées ? 

    - Oui Chef ! 

    - Alors, qui se moque de nous ? Un mur végétal ! C’est la meilleure ! Reprenons nos esprits. Allons réinterroger les gamins qui traînaient avec Lulu, se reprend le sergent. Et d’abord, ce Chouchan qui se pavanait tout à l’heure devant la horde. 

    - Chouchan ne se sent pas bien, il s’est couché, répond madame Tardy, la mère de Chouchan, au brigadier en ouvrant la porte. Toute cette affaire, ça l’a chamboulé…Et  il a sûrement pris un coup de chaud… 

    Elle ne semble pas du tout décidée à faire entrer les gendarmes, si bien que ceux-ci, stoïques sous ce soleil de plomb, discutent sur le pas de la porte. Bertrand avance une épaule, et désignant la porte claque un : « On peut entrer ? ».  

    Les voilà installés dans le salon. La pauvre dame bouleversée confie son désarroi : 

    - Ah ce Lulu !  Un sacré garnement qui a toujours eu une mauvaise influence sur Chouchan. On lui a bien dit pourtant, avec Lulu, t’auras que des histoires, la preuve ! Mais il en a que pour son Lulu. Lulu a dit, avec Lulu on a fait. Collé comme une mouche à ce gamin.  

    - Arrête de dire du mal de Lulu, c’est mon ami, crie Chouchan en descendant l’escalier d’un pas lourd.  

    - Et bien tu vois, grâce à ton cher ami Lulu, on a la visite des gendarmes. 

    Chouchan lance aux deux hommes un regard étonné. 

    - Bonjour Chouchan, dit le brigadier soulignant lourdement l’impolitesse du garçon. Nous voulons te poser quelques questions.  

    Sans lui laisser le temps de répondre, Bertrand poursuit : 

    - Tu es déjà allé au bois de Vermeilles avec Lulu ? 

    - Oui, des fois. Enfin, pas souvent. 

    - Raconte-nous ! 

    - Ben, pas souvent, heu…juste au bord, parce qu’après… 

    - Après quoi ? intervient le sergent. 

    - Ben après, ben…j’avais peur. Y’avait que Lulu qu’avait le cran d’y aller. 

    - D’aller où ? 

    - Au milieu du bois, là où y’a La Serpentine, la rivière, quoi. Mais moi, j’l’ai jamais vue. J’avais trop peur du Grand Mystère… 

    - Du grand Mystère ? 

    - Oui, quand on s’enfonçait dans le bois, on se sentait tout bizarre. Tout le monde le dit. Rudy aussi. On avait la tête qui tournait, on se sentait soulevé de terre, j’vous jure, ça foutait une sacrée trouille. 

    - Chouchan, parle correctement ! interrompt sa mère. 

    - Ben quoi, on m’interroge, j’ réponds. Mais Lulu, lui, ça lui faisait pas peur. Même qu’il aimait ça ! Il disait, c’est extraordinaire, c’est pas le bois de Vermeilles, c’est le bois des Merveilles ! 

    - Merci Chouchan, merci Madame, conclut le brigadier en prenant congé. 

    Leudeville-en Vexin est chauffée à blanc. Pas un chat dans les rues. C’est le sergent qui rompt le silence le premier. 

    - Des histoires de mômes. Ça nous fait pas avancer d’un iota dans notre affaire, tout ça. 

    - Mais enfin, sergent, vous l’avez vu comme moi, on ne peut pas pénétrer dans ce bois alors qu’auparavant, c’était possible. Ecartons tout phénomène surnaturel, supranormal, ou autres billevesées, mais alors quoi ?  Sherlock, au secours ! Après les extra-terrestres, le grand mystère, mais on veut ma peau, c’est sûr !  Rentrons, sergent, j’ai une migraine carabinée. Vite, il me faut un Boliprane !  

    Et tandis que le brigadier-chef, Patrick Bertrand confie le soin de régler ses douleurs à la chimie, que le sergent Francis Mergaut se sent gagner par un sentiment d’étrangeté qui ne lui est pas familier et qu’il va s’empresser de noyer dans un verre de Moskaya, que Chouchan est retourné s’allonger dans sa chambre, que la horde journalistique a quitté Leudeville-en Vexin et laisser le bourg à feu et à sueurs, comme après une bataille, Mia broie du noir dans la chambre de Lulu, refusant d’en sortir, dormant recroquevillée dans le lit du garçon, et Papa-S. s’inquiète vraiment, la preuve en est, il a égaré son Smartphone qu’il cherche comme un bébé son doudou, sans les cris bien sûr. Un ciel lourd et menaçant pèse sur les rues désertes. Chacun attend l’orage comme une délivrance.  

     

    Dans le monde de Saturnia. 

    - Tu es presque arrivé, Lulu, dit une voix doucement parfumé. Tu es à l’orée du troisième et dernier Cercle. Il n’y a plus d’hiver en ton cœur. Va près du Lac ! 

    Lulu ne cherche plus à savoir qui parle, tant la voix lui semble familière 

    Il voit.  

    La surface gelée du lac se craquèle en de multiples sillons d’eau vive. Des morceaux de glace comme des nénuphars glacés glissent doucement à la surface. L’eau ruisselle lentement. Des vapeurs s’élèvent, tourbillonnent, brouillant la vue, puis laissent place à un Cygne d’une blancheur éblouissante qui s’ébroue, cherche à s’élever avant de rejoindre le bord où se tient l’enfant. 

    Lulu a compris. C’est à la rencontre de Maman-Cygne qu’il a fait tout ce chemin. Elle est là, prête à l’envol, comme autrefois, comme toujours. La danseuse du Lac des Cygnes. Il tend la main pour la toucher. Elle incline gracieusement son long cou et ébroue son plumage de tulle et de soie. 

    Lulu est heureux. 

    Une grande aile blanche et douce se dépose  sur le lac le dérobant à tout regard. 

     Ne reste que le parfum tournoyant, enveloppant, fragrance de lys et de muguet. Le parfum de Maman. 

    Lulu semble ouvrir les yeux sur un printemps inattendu. Le  monde de Saturnia s’éclaire. Un peintre invisible a sorti ses pinceaux de toutes les couleurs et badigeonne  de bleu, le ciel, le lac, de vert, les herbes et de jaune le cœur des marguerites. Quelle joie ! Le cœur de Lulu est léger comme une plume et danse. 

    Mais un léger piaffement retentit derrière lui, et vient troubler sa douce extase. Mais c’est Monsieur l’Ambassadeur ! Vieille connaissance. Il semble très pressé. 

    - Nous allons rentrer, dit-il, toujours aussi laconique. Allons, dépêchons, d’autres missions m’attendent. 

    Lulu voudrait bien engager la conversation, mais un mouvement invisible le propulse sur sa monture blanche. Mais, têtu, Lulu interroge : 

    - D’autres missions ? 

    Le cheval se met au galop et crie dans le vent : 

    - Oui, d’autres enfants à sauver. Nous sommes l’ O.S.E., l’Organisation pour la Sauvegarde de L’Enfance. Tu n’avais pas compris ? 

    - Non, répond doucement Lulu, un peu piteux. Mais alors Mia, elle fait aussi partie de l’Organisation ? 

    - Bien sûr, on peut dire que tu lui as donné du fil à retordre ! Tu es son premier échec. C’est pour cela qu’il a fallu te faire venir dans le monde de Saturnia.  

    Une question brûle les lèvres de Lulu. Au sujet du Didou. Mais il a peur de la réponse. Alors, il se tait.  

    Le soleil sautille dans les feuillages. De doux vallons ombragés les accueillent. Lulu est aux anges. Son Excellence freine brutalement des quatre fers et fait halte près d’un hêtre.  

    - Voilà, mon cher Lulu, ma mission s’achève ici. Bonne chance ! 

    Lulu descend prestement. Le beau cheval blanc tend son encolure vers le garçon. Lulu caresse doucement le pelage blanc, ému aux larmes. Ah non, il ne va pas se mettre à pleurer tout le temps !  Pourtant si. Et il regarde partir Monsieur l’Ambassadeur qui cabriole et lui lance un joyeux hennissement. 

     

    Leudeville-en Vexin 

    Le brigadier-chef en  perd son latin de gendarme. Vingt ans de glorieuses investigations, et le voilà mis en déroute par la fugue d’un gamin. Les journaux font leur une avec des titres de romans de science-fiction. Un mystérieux extra-terrestre à Leudeville en Vexin. Des photographies mystérieusement brouillées. Enlèvement mystérieux d’un jeune garçon. Mystère, mystère… La police en échec. Il devient la risée de tous, ce petit gendarme migraineux.  

    - Reprenons. Raisonnablement, qu’avons-nous ? La disparition d’un gamin. Et c’est tout, le reste c’est du grand guignol, hein sergent ? 

    Le sergent réprime son hochement de tête habituel et se tait. 

    - Je vous parle sergent ? 

    - Oui, brigadier. 

    - Sherlock Holmes, notre Maître à tous l’a bien dit. Dans une enquête, on ne peut pas avoir d’explication surnaturelle ?  Vous êtes d’accord, Sergent. Donc, il y a une supercherie, un leurre quelque part. Mais ce mur ? Nous l’avons vu, de nos yeux vu.  Alors, il faut douter de nos yeux ? Non, on ne peut pas entrer dans ce fichu bois… Ouille, ouille ! Voilà la migraine qui me reprend ! 

    - Et la mort de Ludmilla Théveneau, née Tchekova ? se risque le sergent Mergaut. 

    - Toujours le mot pour rire Sergent ! 

    S’ensuit un silence de plomb. Remue-méninges chez le Brigadier Bertrand.  

    - Eh bien, puisqu’on veut du mystère, on va avoir du mystère ! Sergent, nous allons nous rendre chez une vieille connaissance à moi, Roselyne Bellot, dite Madame Rose, profession : voyante. 

    - Une voy… 

    - Taisez-vous, Sergent. J’ai bien dit voyante. Exécution. 

    Pas le temps de passer chez le fleuriste, aussi le brigadier coupe rapidement une fleur bleue dans une plate-bande de la rue Montdésir. Eh bien Brigadier ! Vu, de nos yeux vu ! Vol de bien public ! 

     

    - Chers amis, je vous attendais ! lance Madame Rose à l’arrivée des gendarmes.  

    Mais eux ne la voient pas ! La pièce est obscure, les volets sont clos, pas même une lanterne,  des yeux de chats, ou un crapaud phosphorescent. Que du noir ! Elle, les laisse tâtonner, se cogner, cligner des yeux, et enfin secourable, éclaire la pièce d’une bougie. 

    - Vous exagérez Rose ! bougonne le brigadier. Toujours aussi facétieuse à ce que je vois ! 

    - Mais n’est-ce pas votre situation actuelle, vous tâtonnez mon cher, vous vous heurtez à l’incompréhensible.  

    Apparaît Rose, fourreau pailleté, comme prête pour une soirée de gala dans cette après-midi caniculaire. Elle se lève, ondoie, leur sert d’autorité deux tasses de thé fumant, et les installe dans un canapé moelleux comme un Barshmallow. Ses cheveux blonds cascadent en boucles sur une seule épaule. Epaule gauche, note le sergent Mergaut. 

    Le Brigadier tend la fleur bleue volée, Rose sourit, toute attendrie, et la laisse se faner contre son cœur. 

    Présentations, papotages. Le sergent  peine à reconnaître son chef, dans cet homme, jambes croisées, sourire mondain, qui roucoule, se pâme, fait les yeux doux à la dame. Pas besoin de lumière supplémentaire, c’est lui qui tient la bougie, constate, amer, le sergent. 

    - Venons-en au fait Chère Rose ! 

    - Je sais, ce jeune Lulu qui a disparu… 

    -  Je fais appel à vous, car nous sommes confronter à un mystère. Le bois de Vermeilles s’est brusquement refermé sur lui-même dans un fouillis inextricable, nous sommes condamnés à rester au bord. Et je l’ai vu, de mes yeux vu ! Nous sommes pourtant allés y faire une battue, et puis soudain… 

    - Ce que vous voyez Patrick ! chuchote Rose en se penchant vers le brigadier.  

    Les écailles du fourreau étincellent, et ce parfum.
    - Hum ! Toujours votre Chabada n°1 très chère !
     

    - Je lui suis resté fidèle. Mais retournons au bois… Et marchons, bras-dessus, bras-dessous par les chemins. Suivez-moi ! Ne résistez-pas, laissez-vous faire. 

    Mais qu’est devenu notre sergent ? Evanoui, éclipsé, endormi, condamné à l’invisibilité par un produit illicite glissé insidieusement dans sa tasse de thé ? Nous n’avons pas le temps de mener l’enquête, si nous ne voulons pas perdre de vue Rose et Patrick. 

    - Ne dites rien cher ami ! 

    Des branches se penchent pour les saluer, des chemins se fraient pour les laisser passer, une douce obscurité les enveloppe. Ils arrivent bientôt près de la Serpentine qui s’écoule, lascive et rit à gorge déployée. Elle paresse, d’un bord à l’autre, dans son fourreau d’écailles. Près des gros galets, elle écume dans de douces cascades soyeuses. 

    - Oh, chère Rose, dit le brigadier en regardant la Serpentine dans ses eaux. Vous êtes toujours aussi belle ! Et votre rire !  

    Ils cheminent, joyeux, enlacés. 

    Plus loin, près d’une vieille cabane effondrée, surgit Lulu. Son sourire brille de mille feux. Un chat à la blancheur d’hermine caresse ses jambes. 

    - Non, ne dites rien ! Chut, tendre ami ! dit Rose en laissant glisser ses doigts sur les lèvres du Brigadier. Regardez ! 

     

    - Vous prendrez bien une autre tasse de thé, messieurs ! 

    - Bien volontiers, répond le Brigadier. 

    - Vous êtes merveilleuse, Rose. Je suis rassuré, l’enfant va bien. Mais comment expliquez cela aux parents ? 

    - Laissez-vous encore guider Patrick. Vous trouverez les mots qui apaisent, et bientôt tout rentrera dans l’ordre. Vous ne pouvez pas comprendre, car il n’y a rien à comprendre. Tout change selon notre regard. L’enfant retrouvera sa famille. Soyez patient. Sachez que vous êtes aimé.  

    Le Sergent retrouve brutalement sa place sur le canapé en bousculant un peu son chef.  

    - Oh excusez-moi, Chef, je rêvais… 

    - Ce n’est rien, Laurent, ce n’est rien. 

    Décidément, tout est bizarre ici, même, surtout son Chef. Il se sent à nouveau envahi par ce sentiment d’étrangeté qu’il essaie de balayer sans succès d’un revers de main. La pièce retrouve son obscurité première. Et la voix de Rose : 

    - Je ne vous raccompagne pas Messieurs, vous allez bien retrouver votre chemin ! 

     

    Le sergent Mergaut regarde son chef d’un tout autre œil.  

     Le bureau du Brigadier retrouvé tout en ordre, et sur le dossier Ludmilla Théveneau est inscrit : «  Affaires classées ». Si vous le dites, chère Rose. Classons, Classons. 

     

    Papa ne consulte plus ce prolongement de lui-même, nous voulons parler de son S. bien sûr. Le Brigadier Bertrand lui laisse un message : 

    «  Restez confiants. Nous avons des informations concernant votre fils. Tout va bien, soyez rassurés. Nous ne pouvons vous donner la source de nos informations, mais elle sûre, très sûre, je peux vous l’affirmer. Restez confiants, à très bientôt » 

     Papa communique le contenu du message à Mia. Aucun d’eux ne songe à exulter. 

    - Il faut rester prudents, dit Papa. 

    - Oui, prudents, répond Mia en écho. 

     

      Aux confins des deux mondes. 

     

    L’orage a enfin éclate. Une douce pluie d’été a rafraîchi l’air. 

    Lulu marche. Son Excellence lui a laissé sa garde personnelle et les oiseaux devenus délicatement irisés tracent en silence le chemin. L’enfant essuie encore ses larmes de temps à autre. Et le voilà revenu au bois de Vermeilles. Didou accourt, joyeux. Les deux mondes se sont rejoints. Les branches s’écartent largement, les épineux se font tout petits. Le bois retrouve ses chemins d’antan. Les planches d’une vieille cabane s’entassent. Et La Serpentine suit son cours indolent. Les oiseaux-gardes du corps s’élèvent dans les airs et disparaissent très haut dans le ciel, droit vers le soleil. 

     

    C’est Marco, le SDF, venu installer sa cabane dans le bois de Vermeilles qui trouve à sa porte un enfant endormi, tenant dans ses mains une plume blanche. C’est un grand gaillard qui laisse sa barbe batifoler sur son menton et son cou. Il est là depuis quelques jours. 

    - Hé Ho ! L’oiseau tombé du ciel, qu’est-ce que tu fais là ? 

    - Ben, j’sais pas, moi ! Je dormais… 

    - Eh mon bonhomme, faut rentrer à la maison, chez Papa- Maman ! Mais y’a un chat aussi ! 

     Il colle le chat blanc dans les bras de Lulu, et empoigne l’enfant de ses bras vigoureux, bien décidé à remettre son délicat fardeau à sa famille. Ils prennent le chemin du village. Marco se dit que la gendarmerie, ce serait le mieux pour déposer son Moïse, sauvé du bois. Mais Marco et les gendarmes… Enfin, on ne va pas tout raconter du passé de Marco, mais les gendarmes, il préfère les éviter. Alors, vite fait, mal fait, il dépose Lulu devant la porte de la mairie et file retrouver son petit coin de paradis. 

    Et dans Leudeville-en Vexin, la rumeur se répand, enfle, joyeuse comme un refrain. Lulu est là, Lulu est là, Lulu est là…  

    Et ils sont tous venus, place des Colombes.  Papa et Mia, main dans la main. Papa : sans Smartphone ? Mia a tressé dans ses cheveux une couronne de fleurs des champs et ressemble à une jeune mariée. Tiens, tiens ! Manon, intimidée, toute décoiffée comme si on venait de l’arracher au sommeil, son serre-tête écaille un peu de travers, et ses taches de rousseur qui brillent comme mille petites étoiles. Même les gendarmes, même Madame Rose, tout près, mais vraiment tout près du Brigadier-Chef.  Non, pas les journalistes. Cela doit rester un secret, un secret Leudevillois. N’est-ce pas Chouchan ? Pas de bêtise ! C’est lui qui exulte le plus, frémissant, tournant autour de Lulu. Incrédule, encore. Il le regarde devant, derrière. 

    Allez, une photo de famille ! Plus personne ne bouge et tout le monde crie « Ouistiti ». Oh Chouchan a bougé ! Faut dire qu’il n’arrête pas de s’agiter autour de son héros retrouvé. Lulu, lui brille comme un soleil. Oh mais alors la photo va être surexposée. Tant pis ! Et Didou ? Il reniflait un peu plus loin. Et bien lui, il sera en dehors du cadre. Normal, non, pour un chargé de mission reconverti dans la vie civile ? 

    - Ben ça alors ! Ben ça alors, ne cesse de répéter Chouchan. C’est Mystère et boule de gomme ! 

     Et vous vous souvenez, entre les boules de gomme et Chouchan, c’est une très vieille histoire d’amour ? Alors on lui laisse le mot de la faim, heu… fin ?

                                                Marie Cargèse 

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :