• Comme neige au soleil (3ème partie)

                                     

    COMME NEIGE AU SOLEIL (3)

     

     

    Le monde de Saturnia 

    - Je vois les premiers pas de Lulu, hésitation, audace, regard perdu, ça tangue, et puis c’est bon, Lulu marche. Je vois Lulu qui joue avec Kino, le chien, sur une plage blonde. Et toutes ses premières fois, guirlandes multicolores qui clignotent, Joyeux Noël ! Des peluches toutes douces qu’on glisse dans son lit, les pas qui laissent des traces dans la neige qui a recouvert le jardin, des ballons qui flottent au portail, un gâteau avec une bougie qui brille sur laquelle il faut souffler, Joyeux Anniversaire ! Papy et Mamy sont venus tout exprès fêter cette première année de Lulu.  

    Et Lulu, perplexe et émerveillé, il faut bien en convenir, écoute ce récit dont il est le héros. C’est comme s’il feuilletait son album de famille. 

    - Comme elle est belle Maman, on dirait la Serpentine. 

    - Je vois les premiers mots écrits sur la page blanche du cahier, et je vois Papa et Maman qui s’affrontent, les portes qui volent, des mots noirs comme des araignées, des mots rouges comme des armes, qui blessent, et font saigner les âmes. Je vois Maman qui pleure, je vois le visage triste de Papa, et Lulu qui ne sait plus où donner du cœur, et qui va sangloter dans le chaud pelage de Didou. Et puis je vois un jour de printemps plus noir que la nuit. Où tout se fige, où toutes les horloges s’arrêtent, où se creuse dans l’espace un immense vide. Maman est morte. Lulu rit, Lulu joue avec ses copains, il ne pleure pas, il ne comprend pas, son cœur soudain est devenu de glace. 

      Et Lulu change, aime partir tout seul dans les bois, vole, vitupère, se moque de tout… 

    - Arrêtez, s’il-vous-plaît, arrêtez ! crie Lulu. 

     

    Leudeville-en Vexin. 

    Le brigadier Bertrand prend la situation d’une main vigoureuse. Il faut enquêter dans la famille. Il interroge. Des parents qui ne s’entendent plus, deux mois après la mort dans un accident de voiture de la dénommée Ludmilla Théveneau, Christophe Théveneau, son époux, se met en ménage avec Mademoiselle Macha, dite Mia Popinovski, de dix ans sa cadette. 

    - Un peu rapide sergent, non ? demande distraitement Patrick Bertrand à son adjoint.  

    Ce dernier opine du chef.  

    Le brigadier Bertrand va farfouiller dans les dossiers. Ce n’est pas ce qu’il préfère, ce qu’il aime, lui, c’est l’enquête de terrain. Interroger, scruter, observer, interroger surtout, les voisins, les passants. Mais plonger et lire ses pages… Oui, accident de voiture pour Ludmilla Théveneau née Tchékova, mais cause non élucidée. On n’a rien trouvé, ni problème technique, ni heurt violent avec un autre véhicule, juste quelques bosses sur la carrosserie. Rien dans le sang de la victime susceptible de lui avoir fait perdre le contrôle de sa voiture. Bref, au milieu du bois du Destin, juste après le bois de Vermeilles, près de La Serpentine, on a un cadavre, une voiture cabossée et c’est tout. La dame semblait sortir d’une soirée, car elle portait un fourreau en lamé. Pas très pratique pour conduire. Rien de plus à se mettre sous la dent. Son prédécesseur a conclu à une mort sous le choc, arrêt cardiaque sans doute, et à un chauffard qui a pris la fuite.  

    - Peu convaincant, non, Sergent ?  

    Ce dernier opine du chef. Le sergent Mergaut a très vite compris que son travail consistait avant tout à acquiescer aux remarques de son supérieur, d’où ce geste invariable. 

    - Bon, foi du brigadier Bertrand, ne parlons pas d’intuition, ce mot est proscrit de la corporation, foi du brigadier Bertrand, disé-je, il aime s’écouter parler, il faut reprendre l’enquête à zéro. Trop de mystères dans cette affaire… Et un gamin disparu sur les bras. On va bientôt voir débarquer les journalistes, tu parles, un gamin disparu, c’est que du bon, pitance assurée. Faut revoir le décès de la mère. Mais sur ce sujet, motus et bouche cousue, compris sergent ? 

    Mergaut se prépare en mettre en œuvre son geste habituel, quand il est vivement interrompu par son chef : 

    - Mais arrêtez avec ce geste servile et consentant, vous m’agacez à la fin ! 

    Mergaut arrête net un nouvel oscillement de la tête qui commençait à poindre de nouveau. 

    - Quelle chaleur ! finit-il par dire. 

     

    Après le piétinement de la horde humaine traquant Lulu, le bois de Vermeilles a refermé ses branches autour de lui, ses sous-bois sont devenus plus touffus, ses épineux piquants comme des lames. Boule touffue et hostile. La Serpentine a perdu sa superbe, maigre ruisselet, presque asséché. Le Passage s’est refermé. 

     

    Un temps de feu embrase Leudeville-en Vexin. Les habitants geignent, rasent les murs à la recherche d’un peu d’ombre. On ferme les volets dès l’aube, on se replie sur soi. 

    - Mais où est passé ce pauvre Lulu ? entend-on encore à Granprix, l’épicerie du village, quand on se presse, patients, aux caisses.
    - Une famille bien touchée, tout de même…
     

    Les parents de Chouchan ont même interdit à leur fils de sortir seul. On ne sait jamais, le kidnappeur rôde peut-être encore dans les parages. Pauvre Chouchan ! Quand l’amour vous met sous liberté surveillée. Il lui vient des envies de fugue, à lui aussi. Car Lulu a fait une fugue, Chouchan en est sûr. C’est bien son genre. Il se rappelle avec regrets leurs virées. Y’avait Rudy aussi. Mes maintenant ses grands-parents le gardent sous cloche. 

    Et puis les « on va fait faire un tour à Granprix ! »  C’était la formule magique de Lulu. On savait qu’on allait sortir de là des bonbons pleins les poches, des chocobarres plaquées contre les côtes, des biscuits Kindos dans les manches, et pas un centime dépensé. De toute façon, on en avait juste assez pour payer la bouteille de Goka que Lulu posait délicatement sur le tapis de caisse. Avec sa gueule d’ange. On nous a jamais chopés. Et puis après, on allait s’empiffrer à l’entrée du bois de Vermeilles, assis sur des souches. Ah c’était bien ! Nous, on est jamais allé plus loin qu’au bord du bois. On avait peur, faut le dire. Peur de quoi, difficile à dire. Peur du mystère, vous savez le Grand Mystère. Y’ a que Lulu qui osait y pénétrer. Lui, le Mystère, ça l’attirait. On ne voit même plus Manon, la petite copine de Lulu, enfin celle qui avait réussi à mettre du gel sur ses cheveux rebelles, y’avait pas que les cheveux de rebelles d’ailleurs. Et même qu’après, Lulu se mettait du gel le matin pour plaire à Manon, ça c’était la meilleure. Faut dire que Manon, elle est canon. Des cheveux roux, des taches de soleil partout, et des yeux couleur Serpentine. Un baiser, un baiser, qu’on criait comme des imbéciles. J’ai jamais su si. Oh Lulu, qu’est-ce que tu fous ? T’es heureux au moins, t’es libre ? Je mange plus jamais de bonbons. Les parents disent, non, pas de glucides rapides, ça va de faire grossir. Tu parles, je suis gros, c’est comme ça, c’est ma nature. Et là-dessus, Lulu m’a toujours défendu. Fallait pas me traiter de Gros Lard, ou on avait à faire aux poings de Lulu, qui n’était pas heu… n’est pas manchot. Tu traites pas mon pote, qu’il disait en rigolant. D’ailleurs, après deux petits directs du droit de Lulu au grand imbécile de Kévin, on m’a fichu une paix royale. Sacré Lulu ! 

     

    Dans le monde de Saturnia.  

    Lulu se sent tout entier comme un lac glacé au printemps. D’abord des bruits sourds de craquement, la glace se fendille avant que l’eau ne jaillisse. 

     Lulu laisse s’écouler ses larmes Maintenant, des rus argentés coulent sur ses joues et forment une petite source qui vient cogner contre la peau glacée du lac. Il connaît le désespoir, la faim du cœur. Il connaît la douleur aigue de l’abandon. Lulu se sent irrésistiblement attiré par le néant qui le cerne. Il ne voit plus les marguerites de Saturnia. 

    Vanina s’approche de lui. Alors, elle existe vraiment ! Elle ressemble à La Serpentine, dans son fourreau argenté. Elle tend les bras vers lui, ses mains se rapprochent, construisent une coupe, recueillent les larmes de Lulu qui se cristallisent soudain. Elle reste ainsi les bras tendus, le visage penché. 

    - Regarde tes précieuses larmes, dit-elle doucement.  

    Puis elle va au bord du lac et les laisse glisser sur la surface glacée. Chaque perle cliquète en tombant comme un collier qui choit, et laisse au sol s’éparpiller ses perles. 

    - C’est le lac des Larmes Perdues, les larmes de tous ceux qui ont pleuré leurs chers disparus, explique Vanina. C’est un lieu sacré chez nous.  

    Lulu se recroqueville sur lui-même, couché sur le sol. Vanina  recouvre Lulu d’un voile lunaire, et le laisse ainsi goûter aux larmes qui apaisent. Puis, elle se retire, laissant derrière elle, un sillage pailleté. 

     

    Leudeville- en Vexin. 

    Mia erre comme une ombre dans la maison désertée. Les paroles réconfortantes de Papa-Smartphone n’y font rien. Lui, essaie de tenir bon. Une fugue, répète-t-il inlassablement, une fugue, il va bien revenir un jour.  

    - Ou jamais, sanglote Mia. Et Didou, il est passé où, ce chat ? Il ne peut pas l’avoir pris avec lui. On les aurait repérés, un garçon avec un chat blanc. Non, tout ça est très bizarre. 

    - Cha pas ! essaie de plaisanter Papa-Smartphone.  

    Mia redouble de sanglots. Elle a revêtu un tee-shirt noir qu’elle ne quitte plus. Sans parler du couvert de Lulu qu’elle pose à chaque repas sur la table. Elle passe des heures dans la chambre du garçon. L’atmosphère y est étouffante. Fenêtres closes, volets fermés. Elle scrute chaque détail de la pièce, chaque jouet, chaque bout de papier, elle a fouillé la poubelle. Rien. Elle cherche un indice, un message, qu’elle seule pourrait comprendre, elle cherche une explication. Mais Lulu n’avait jamais voulu décorer sa chambre. Un lit, une armoire, son ballon de foot, ça suffit bien. Mia lui avait proposé des affiches de footballers. Non, j’ai pas envie, répondait-il. Des photos de Didou ? Regarde comme elles sont belles ! Ça va pas la tête, il est pas mort. Et une mappemonde ? Elle avait renoncé. Mia avait quand même réussi à imposer une lampe de chevet en forme de ballon de foot que Lulu avait feint de ne pas remarquer. Pas de bureau ? Non, pourquoi faire ? avait répondu Lulu en riant. Le garçon lui avait claqué la porte au nez en lui lançant, « Espace privé, ne pas déranger SVP ! » 

    Et Mia s’en était allée, penaude, le cœur gros. Pas facile à apprivoiser celui-là. La jeune femme avait deux passions : les enfants et les animaux. D’ailleurs sa manière de faire avec eux était semblable. Tout est affaire d’apprivoisement, pas vrai le môme prince couronné ? 

    Mia y allait à pas comptés, d’habitudes en rituels, la main tendue. Elle était restée plusieurs années fille au pair dans des familles londoniennes. La première année, elle eut la charge de s’occuper d’une petite fille nommée Alice. Une vraie sauvageonne de dix ans à la tignasse blonde qui lui avait donné du fil à retordre. Sa tignasse aussi d’ailleurs. Sa mère avait exigé qu’on lui fasse deux tresses disciplinées chaque matin. Mais pas moyen de l’approcher, elle se cachait dans  les placards, sous le lit, derrière les miroirs, s’enfermait dans la salle de bains. Et ses cheveux conservaient leur allure de sous-bois abandonné.  Au bout de trois jours de muffins, de paroles douces, de pancakes, de caresses esquissés, de baisers envoyés du bout des doigts, de clins d’œil, d’histoires lues, elles étaient à tu et à toi, intraduisible dans la langue d’Alice. Bref, ce n’était que rigolades, guiliguilis, courses dans Hyde Park et la tête d’Alice s’ornait de deux tresses sagement posées sur chacune de ses épaules. Tout allait si bien que la maman d’Alice prit ombrage de cette bien étrange complicité, et congédia Mia sans plus d’explication. Ne parlons même pas de l’horrible chagrin d’Alice qui voua depuis lors à sa mère une haine indéfectible et une tignasse que personne ne pouvait approcher. Il y avait eu Oliver, aussi. Petit garçon tout frêle, mangeant peu, si pâle et muet. Certes, Mia n’avait pas progressé en anglais, mais dans le langage des signes, beaucoup. A peine trois jours s’étaient écoulés qu’Oliver réclamait en trépignant des pancakes noyés de chocolat.  

    - Vous êtes merveilleuse Mia ! répétait la maman d’Oliver. 

    Alors pourquoi avec Lulu, était-ce mission impossible ?

                      (A suivre)

     

     

                                                Marie Cargèse 


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