• Comme neige au soleil (1er partie)

                                                                           

    COMME NEIGE AU SOLEIL

           

                                     Une histoire en quatre épisodes

       

    Leudeville-en Vexin.

     Ce sont les premières journées des grandes vacances. Lulu, la dizaine audacieuse, lève un regard sombre vers le ciel et ses petits nuages qui bêlent, dociles. Ya de l’avenir là-haut ? se demande-t-il. Ça semble bien vide. Surtout depuis que sa mère est morte.

     Avant, il pensait qu’il y avait plein de monde derrière cette voûte bleue.

     Il y a Mia la nouvelle femme de son père. Elle est douce, blonde et si tendre.

    « Appelle-moi Maman si tu veux, mais seulement si tu veux, je ne veux pas te forcer, surtout pas !

    Il ne veut pas, il ne répond pas.

    Mia est toute frêle. On dirait une adolescente, pas du tout le genre de Maman. Jean, tennis et tee-shirt, telle est sa tenue préférée. Un gros pull à col roulé quand il fait froid. Ses cheveux tout fins, tout blonds dégoulinent sur ses épaules. Parfois, elle les relève avec une pince et sa méchante mâchoire.

    - Mange, mon Chéri, mange !

    Elle s’affaire dans la cuisine. De l’amour enrobé de Butella, chaud comme des cookies sorties du four, sucré comme une crêpe nappée de miel, un peu écœurant aussi comme une torsade de chantilly. C’est Mia. Il pourrait dire Mia, et puis juste ajouter man, vite fait, Mia serait si heureuse. Il voudrait bien lui faire plaisir, mais il ne peut pas. Il pourrait faire un effort, quand même, un Miaman et le tour est joué. Vous êtes lourds ! C’est non.

    Il y a papa, il aurait pu dire il y a pas. Lulu ne le voit presque jamais, il rentre très tard, part très tôt, travaille très souvent. Même pendant les vacances, il mange, dort, nage avec son Smartphone.

    - Hein, tu disais ? marmonne Papa-Smartphone, distraitement.

    Lulu n’a même pas envie de répéter. Ce qu’il disait, il ne sait même plus. Cela lui semble ridicule, sans intérêt soudain. Il se tait. Papa-S n’insiste pas, il a déjà retrouvé son Phone.

    - Mange, mon chéri…intervient Mia.

    Il n’a pas envie de la rabrouer, ce ne serait pas juste. Elle est si gentille.

    Il y a le bois de Vermeilles. Un monde sans Smartphone, avec des branches qui se penchent pour saluer Lulu, des chemins qui se fraient pour le laisser passer, une douce obscurité. Le bois du Grand Mystère.

    Et puis il y a Didou, le Chat, fourrure de neige. Il a un peu de ciel dans les yeux et là ce n’est pas vide. Il y a de l’amour, du vrai, pas du chocolat. Faut savoir regarder.

    Tous les soirs, vraiment tous les soirs, Mia lui lit des histoires. Bien sûr qu’il sait lire, mais ça fait tellement plaisir à Mia.

    - Pourquoi t’as pas d’enfant ?

    Lulu sait bien qu’il ne devrait pas poser cette question, qu’elle va faire souffrir Mia, mais il ne peut pas s’en empêcher.
    - Mais je t’ai, toi !

    - C’est pas pareil. Un enfant rien qu’à toi.

    Mia baisse les yeux et ne répond pas. Lulu sait qu’il lui a fait mal, il s’en veut, c’est trop tard. C’est un peu toujours comme ça avec Mia. Il est gentil, fait tout pour lui faire plaisir, comme un gentil-petit-garçon-qui aime sa maman, et puis tout à coup, il fait mal, avec conscience, c’est plus fort que lui. Après, il va être encore plus gentil pour se faire pardonner, et puis il va recommencer. Elle ne rit pas souvent Mia.

    Heureusement, il y a les copains, Chouchan et Rudy.

    Les courses avec Mia, c’est tout une histoire.

    - Tu préfères les yaourts au caramel ou au chocolat pour ce soir ?

    Comme s’il savait, il dit chocolat, il dit n’importe quoi. C’est papa-Smartphone qui lui demande d’accompagner Mia à Darrefour. Pour l’aider à porter les sacs.

    - T’as qu’à y aller toi-même ! lui a répondu Lulu.

    Et vlan, une bonne claque, sans quitter de vue son Smartphone. Mais il a visé juste. La joue  brûle. Brûle aussi la colère de Lulu.

    Et Mia qui n’arrête pas de parler. Bon, on va aller vers les petits pois, fais-moi penser à prendre du déodorant pour papa, tu crois que ça va lui plaire celui-là, toi tu préfèrerais vétiver ou citron, et pour ce soir, un petit gratin aux courgettes, qu’est-ce que t’en dis mon loup ? Viens, on va vers le café. T’as envie de quelque chose de particulier ?  Ah le riz camarguais !  Et ça ce n’est qu’un tout petit échantillon. Un vrai calvaire.

    Maman, c’était aussi une adepte du Smartphone. D’accord, mais c’était surtout, avant tout, une danseuse. Elle avait dû se contenter, non sans peine et révolte du grade de danseuse figurante à l’Opéra de Paris. Quand on s’appelle Ludmilla Tchekova, on pense avoir un destin  de danseuse Etoile, non ? Maman, même en tenue de ville, semblait vivre en permanence avec un tutu, des pointes, une barre, et bien sûr un grand miroir. Un moment de répit devant la télévision, et hop, un étirement, jambe tendue sur la table du salon. Un soir, elle avait ordonné à Papa de conduire Lulu à l’Opéra voir le grand ballet, Le lac des Cygnes dans lequel elle était figurante. Des centaines de petites mamans, chignons bien tirés, qui sautaient, bondissaient, dans un décor de neige. Il n’avait pas compris grand-chose à l’histoire, mais que c’était beau !

    Maman ondoyait, virevoltait, toujours en mouvement. Si bien que Lulu n’arrivait jamais à la saisir. Dès qu’il croyait la toucher, il la perdait tout aussitôt. Elle s’échappait souriante. «  Attends, mon Chéri, une seconde ! ».  Il trépignait de rage, elle fuyait« Oh, mon Amour, excuse-moi, je dois partir » Et l’absence parfumé au Chabada n°1. Fallait faire avec.

    Mia, c’est de l’amour qui descend direct dans l’estomac. Faut pas exagérer non plus, il en reste un peu pour le cœur. Mais ne pas s’attendrir, SVP.

    Lulu a réussi à échapper à la tendre vigilance de Mia. En route pour le bois de Vermeilles. Il a chipé un paquet de biscuits et une pomme. C’est tellement bon de chaparder quand on veut toujours vous fourrer quelque chose dans le bec. C’est une petite manie de Lulu, il aime voler. On n’en avait pas encore parlé, on y reviendra peut-être.

    Pour l’instant, Lulu bat la campagne, enfin, les bois, la tête dans les nuages, et les baskets ailées. Il devient alors très grand, ou plutôt il s’élève avec la légèreté d’une brise. Sa tête effleure la cime des grands hêtres aux pieds d’éléphants. On lui rend généreusement ses caresses. Ça batifole dans les hauteurs. Le bonheur. Oh attention une racine ! Lulu vient de prendre un beau gadin. Il regarde autour de lui si personne ne l’a vu à terre. Quel idiot ! Comme si quelqu’un ici présent allait se moquer de lui. Il n’est qu’un tout petit bonhomme, pas plus important qu’un gland dans cet immense royaume vert. Il avance à grandes enjambées dans ce monde touffu. Une boule de billard noire, œil de pic-vert qui tourne sur lui-même comme une petite terre déboussolée. Des ronces le retiennent, ah non ! Il file, tant pis pour les égratignures, et le pantalon de toile déchiré. Il ne fallait pas s’accrocher comme ça, gamines aux ongles crochus. Ne pas arrêter Lulu dans sa course. Où aviez-vous la tête ? Vous êtes bien avancées maintenant avec vos petits bouts de tissus rougis qui  barbouillent vos branchettes épineuses. Lulu ne voit plus le ciel. Le bois de Vermeilles s’est refermé sur lui-même comme un grand ventre émeraude. Il étouffe un peu, plus vite, plus vite. Il s’essouffle, ramdam dans les talus, rififi dans les buissons. Un renard, peut-être. Oui, c’est cela, cette odeur rousse. Et Goupil, faut pas avoir peur comme ça, c’est Lulu ! Mais contre l’instinct, tu peux rien. Ah oui, c’est bien Goupil, Lulu a reconnu ses crottes.  C’est sa signature. Maintenant Lulu entrevoit  la clairière de La Croix Saint-André, il se met à genoux et glisse dans son élan sur l’herbe rase, comme un joueur de foot quand il vient de marquer un but. Que c’est bon, un biscuit entre les dents, il chevauche les nuages, allongé, les bras sous la tête ! Et ça dure. La Serpentine, la petite rivière en contrebas n’est pas loin. Mais Lulu retarde le moment de la rencontre. Il aime cette attente amoureuse. Pourtant aujourd’hui il sent dans l’air quelque chose, comment dire ? C’est pas comme les autres jours. Mais il ne sait pas en dire plus.

     Maintenant, il est prêt pour son rendez-vous avec La Serpentine. Elle ne le regarde pas. Lui, ébloui, contemple sa robe de sirène irisée, ses longues boucles qui ondoient. Qu’elle est belle ! Indifférente, elle passe en chaloupant dans son fourreau d’écailles, se renouvelle à chaque instant. Elle file sans jamais disparaître, part et reste tout à la fois. Lulu sait bien que son grand amour, c’est le ciel auquel elle s’offre comme un miroir, captant ses jeux de lumière, se caressant à son éclat, soumise, bleue, verte selon ses humeurs à lui. Grise quand il gronde. Et puis parfois elle éclate, rebelle, déborde. Elle lui est infidèle, ce n’est plus le ciel qui commande, mais le massif montagneux du Valais. La plupart du temps, elle minaude, chatoyante, elle n’en a que pour lui. C’est comme ça. Lulu n’est qu’un petit amoureux transi. Il relève le bas de son pantalon et creuse ses eaux doucement. Dieu qu’elle est froide ! Elle mord, ce matin. À lui faire rougir les mollets qu’elle enserre comme un étau.

    - Eh la Belle, faut se réchauffer un peu !

    Lulu sait prendre des petites truites à main nue. Mais il faut de la patience. Pour ça, il n’en manque pas, c’est pas comme à l’école. Pour l’instant, une petite écrevisse vient vers lui, avec sa démarche en zigzag. Lulu la caresse du bout du pied, il ne la saisit pas. Trop jeune. Mais ce matin n’est pas comme les autres. Cette légère sensation âcre dans la bouche.

    Il retrouve le hamac de branchages qu’il s’est construit. Il s’y love et s’assoupit.

     

     Une petite fumée ocre s’élève toute droite dans le ciel. Contre le grand chêne, un gigantesque tas de planches et de rondins entassés pour construire une cabane gratte-ciel. Devant, un vieux morceau de moquette forme une terrasse. Ben ça alors ! Elle n’y était pas, il y a deux jours.


    Rencontre au sommet. Un petit d’homme qui n’a pas froid aux yeux et un géant, sûr de sa force et de son bon droit.

    Le géant s’avance vers Lulu :

    - Qu’est-ce que tu fais là bonhomme ? dit le géant, comme le ferait le propriétaire des lieux, quelque peu dérangé par un visiteur importun.

    Lulu n’apprécie guère le ton, genre rentre vite à la maison manger tes tartines de confiture, papa et maman s’inquiètent. Il n’a aucunement l’intention de se laisser faire.

    - Alors, le môme, t’es muet ?

    Lulu doit  lever les yeux vers le ciel pour voir sa tête, enfin ce qu’une barbe dévorante ne cache pas.  Son regard descend le long de ce grand corps jusqu’aux jambes épaisses comme deux troncs d’arbre.

    Lulu n’a pas peur, il se sent triste, c’est tout. Il n’est plus seul sur ses terres du bois Vermeilles.

    - Je m’appelle Lulu, et vous ?

    - Raspoutine, je suis le génie de ces lieux !

    Lulu a la forte impression qu’on se moque de lui, et  il n’aime pas ça du tout. Sa main effleure son couteau suisse dans la poche gauche de son jean.

    - Tu es surpris de me voir on dirait, dit une voix caverneuse venue de tout là-haut, près de la cime du mélèze.

    Lulu est partagé entre une furieuse envie de prendre ses jambes à son cou et le désir de tenir tête à ce grand prétentieux. Il choisit la seconde solution. Nom d’un Lulu, il ne va pas lâcher son bois de Vermeilles. Et la Serpentine ? roucoule une petite voix muette dans la gorge du  garçon.

    - Je ne suis pas plus méchant qu’un arbre, tu sais. Je suis un arbre-homme, c’est tout.

    - Hum…un homme aussi…chuchote Lulu entre ses dents serrées.

     Et sa patte-branche s’essaie à une caresse maladroite sur la tête de Lulu, lui ébouriffant les cheveux. Lulu à horreur de ça. Il se souvient que lors de l’enterrement de Maman, tous les gens qui passaient devant lui, faisaient le même geste, accompagné d’un « Ça va aller bonhomme ! » Berk ! De plus, depuis quatre jours, enfin plus précisément depuis que Manon à l’école lui a mis du gel dans les cheveux, en les décoiffant, et a trouvé que ça lui allait super bien, Lulu vole un peu de gel dans le pot de Papa chaque matin et englue sa tignasse blonde.

    Alors là, il a l’air malin devant le géant avec ses cheveux collés sur le front. Il ne peut s’empêcher de les relever d’un geste coquet. Le géant rit doucement. Il se moque de lui, c’est sûr ! Depuis dix minutes, Lulu se sent terriblement ridicule et triste, comme un petit prince déchu à qui on a volé son royaume et son amour. La Serpentine coule, indifférente à la scène. Manon est loin, dans un autre monde, où il y a des pots de gel et des crayons de couleurs. Ne reste plus qu’à faire ami-ami, non ?

    Le Géant  propose de lui montrer son deux pièces cabane, avec terrasse. On dirait une cathédrale cabossée. Les piliers semblent branlants, les arcs se mêlent aux branchages, le toit est encore à ciel ouvert.

    - Pas mal, non ?

    Un écho épouvantable répète à n’en plus finir, PAMALNON, PAMALNON , PAMALNON. Lulu se bouche les oreilles et s’assoit au pied d’une pile, à même le sol. Un vertige le prend, tout se met à tourner dans un manège désenchanté devenu fou. Les branches, la barbe de Raspoutine, sa voix tonitruante, les cookies de Mia grands comme des soleils, le ciel, la moquette qui fait terrasse, les chatoiements de la Serpentine qui tend le serre-tête écaille de Manon, le Smartphone de Papa qui crie « Qui est-là ? » en écho. Et Lulu s’évanouit.

     

    - Mais où étais-tu passé ? crie Mia, au bord des larmes. Je t’ai cherché partout.

    Lulu ne répond pas, il est là, cela doit lui suffire.

    - Il est l’heure de déjeuner. Viens, nous allons pique-niquer dans le jardin. Il fait si beau !

    Elle a préparé un grand plateau, sur lequel elle a posé assiettes et couverts. Elle dispose avec soin la nappe en vichy turquoise sur la pelouse. Voilà, c’est prêt ! Ils s’installent, partagent en silence la tarte aux courgettes toute dorée.

    - Tu aimes ?

    - Oui, je t’aime…répond Lulu.

    - Tu te moques de moi ?

    Ses yeux se brouillent.

    Pauvre Mia, pense Lulu. Il va faire un effort, il dit qu’il en reprendrait bien une part, Mia sourit, lui remplit un verre de jus de fruit aux agaves. Qu’est-ce que c’est que ça ? se demande Lulu. Mia aime changer, le surprendre.

    - Que dis-tu de cette salade d’endive aux pistaches ?

    Les papilles gustatives de Lulu se sont fatiguées de tant de recherches. Il voudrait lui dire : « Pourquoi tu fais pas un steak-purée tout simple ! », mais il ne le dit pas.

    - Qu’il fait bon ! Regarde cette abeille ! jacasse Mia.

    Lulu se sent tout bizarre. Il aide  Mia à débarrasser la nappe, range la sauce ketchup dans le placard. Il est soudain pris d’un étourdissement. GEANT VERT, lit-il. La tête lui tourne. Mais ce n’est qu’une vulgaire boite de maïs, avec un petit tarzan ridicule vêtu d’une jupette feuillue au milieu de petites billes jaunes.
    - Didou ! appelle Lulu.

    Didou, le fidèle, toujours là quand on l’appelle. Il ronronne, frôle les jambes de Lulu, doucement, puis avec insistance. Oh mon Didou ! Et ensemble ils se dirigent vers la chambre mansardée du garçon. Lulu fait un brusque demi-tour, Didou dans ses jambes, il retrouve la cuisine, ouvre la porte du placard, et d’un geste rapide dérobe la boite de maïs qu’il dépose près de son lit. GEANT VERT ! Il s’allonge. Didou, collé tout contre lui.

     

    Lulu rêve. Il est un chêne gigantesque. Sur ses longues branches piaffent des oiseaux sans nom. La brise fait voleter les feuilles de sa cime. Il s’étire de plus en plus vers le ciel. C’est un arbre libre, sans racines. Didou trône sur une branche, nullement importuné par la volière jacassante. C’est bien la première fois. Il a perdu son instinct de prédateur, Didou zen avec les piafs, une blague. Et pourtant si. La paix.

     

    - Lulu, Lulu, crie Mia, Papa est là !

    Oui, là, avec son Smartphone. Au fond, se dit Lulu, dans un moment de mansuétude inhabituel chez lui, c’est son Didou à lui. Tout semble d’ailleurs inhabituel en ce jour.

    Tout à coup, un souvenir très désagréable s’impose à lui. Il n’a pas du tout apprécié de jouer la Belle au bois dormant dans le jardin du Géant. Mais alors pas du tout. La honte, la colère, il ne sait plus lequel de ses deux sentiments est le plus douloureux, la honte sans doute. Il imagine le sourire goguenard de Raspoutine et la rage grince en lui comme une scie sur une branche. Il doit y retourner sans attendre.

     (A suivre)

                                                          Marie Cargèse


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